août 04

Richard Bona, la musique en héritage

Artiste de renom mais aussi requin de l’immobilier new-yorkais, patron d’une boîte de jazz à Manhattan, producteur de café brésilien, entrepreneur ultra-actif… Richard Bona sort son septième album, « Heritage ». Un opus où se mêlent avec délice sonorités cubaines et camerounaises.

C’est devenu une habitude maintenant chez Richard Bona : puiser chez les autres de quoi nourrir sa musique. En 2005, son album Tiki flirtait avec les sonorités latines. Onze ans plus tard, le bassiste d’origine camerounaise confirme son attachement à ces rythmes avec un septième album, Heritage, enregistré en France et sorti fin juin chez Qwest Records, le label du trompettiste américain Quincy Jones. Dans une ambiance qui fleure bon les anciens dancings de La Havane, l’enfant de Minta, devenu multi-instrumentiste de génie, refait le voyage des Africains déportés à Cuba, où ils furent réduits en esclavage. Pour l’accompagner dans cet hommage, un quintet formé trois ans et demi plus tôt, le Mandekan Cubano, qui réunit le pianiste Osmany Paredes, les percussionnistes Luisito et Roberto Quintero, le tromboniste Rey Alejandre et le trompettiste Dennis Hernandez. Résultat : du très classique « Bilongo » à la joyeuse « Santa Clara Con Montuno », en passant par « Cubaneando », la salsa de Bona swingue, sublimée tant par sa voix que par les délicieuses inflexions de la langue douala, que le Sawa d’adoption se vante de maîtriser aussi bien que le premier des puristes.

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Comme il l’avait fait en enregistrant en partie Tiki au Brésil ou en invitant des musiciens de différents continents sur l’album The Ten Shades of Blues, Bona continue de se nourrir des rythmes et des couleurs du monde, répétant à l’envi que « la musique n’est pas qu’une histoire de virtuosité, mais plutôt d’échange, d’ouverture à l’autre ». Bona embrasse différents concepts, exhume des histoires. Et rappelle que la musique afro-cubaine, vieille de cinq cents ans, ne réunit pas les seuls rythmes d’Afrique et de Cuba. On y retrouve les chansons nationalistes et religieuses des colons espagnols, la musique des esclaves chinois – dont on ne parle jamais –, celles des esclaves africains, des autochtones indiens.

« À travers la musique, je peux retracer l’histoire d’un peuple, sans me référer à un livre. Le piano et la trompette viennent d’Europe, la conga et le bongo d’Afrique, les maracas des Indiens. J’apprends en explorant mes racines », explique le chanteur. Et, pour le musicien installé aux États-Unis depuis vingt ans, valoriser ainsi les différents héritages de la musique afro-cubaine n’est pas anodin. L’homme cultive sa fibre universaliste. « La condition des esclaves n’était pas joyeuse. Dépouillés de leurs richesses et de leur identité, ils ont pu, grâce à leur grain de voix, leurs danses et leurs cuisines, jeter un pont entre ces cultures et nous léguer un héritage. Aujourd’hui, les politiques font tout pour diviser les peuples, là où un peu de volonté suffirait pour briser les barrières », constate-t-il. Par petites touches, petites allusions, Richard Bona exhorte à l’unité : « J’aime embrasser les différences. À force, on finit par étreindre la tolérance, essentielle pour vivre ensemble. »

À travers la musique, je peux retracer l’histoire d’un peuple, sans me référer à un livre

Celui qui se présente comme « un éternel étudiant en musique » est devenu l’un des bassistes les plus demandés. Artiste du monde, Richard Bona se glisse dans l’univers de chacune des stars qu’il accompagne avec une étonnante agilité. De Paul Simon à Chaka Khan, en passant par Queen Latifah, Harry Connick Jr., Tito Puente, George Benson, Herbie Hancock, Bobby McFerrin… « Chaque musique est une langue. J’ai la chance de pouvoir m’en accommoder. Je n’en vois pas la difficulté parce que je la considère d’abord comme un jeu », confie-t-il.

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Comme Ronaldinho

Sa surprenante adaptabilité date de l’enfance. Initié au balafon dès ses 3 ans, Bona se produit plusieurs fois par semaine avec l’orchestre de l’église de Minta jusqu’à l’âge de 10 ans, avant de suivre son père, camionneur, à Douala. Dans la capitale économique du Cameroun, le balafon est considéré comme un instrument pour villageois. Raillé par sa famille, Richard Bona se convertit à la guitare, qu’il avait découverte quelques années auparavant. « Je ne souhaitais pas partir de zéro, alors j’ai transposé à la guitare tout ce que je jouais au balafon, raconte-t-il. À 7 ans, j’ai observé un touriste belge qui jouait. Il m’a prêté sa guitare et je lui ai reproduit les mêmes accords, sans les avoir jamais étudiés. Je concevais les accords comme des figures, des couleurs. Ils n’avaient pas de nom, mais je les reconnaissais et les reproduisais d’instinct. »

Des années plus tard, Richard Bona s’inscrit au conservatoire, en Allemagne. « Juste pour acquérir les bases nécessaires à la lecture de la musique », dit-il. Pour le désormais New-Yorkais, l’excellence vient de la répétition. « C’est un précepte que je partage avec les personnes que j’admire, dont mon ami Ronaldinho, footballeur brésilien. Il joue tout le temps. Même à table. Lors de ses entraînements, il répète les mêmes gestes des centaines de fois, écartant toute improvisation. » Depuis 2014, Bona prend des cours d’orchestration auprès de son ami Luis Mendoza et travaille avec Quincy Jones, son manager et partenaire, ou va régulièrement le voir orchestrer en studio, même lorsqu’il n’est pas directement impliqué dans un projet. Les deux hommes s’apprécient, se respectent. Bona aime à se souvenir de leur première rencontre. C’était en 2008. Quincy Jones est au restaurant en compagnie de Rod Temperton, l’auteur de la chanson Thriller, de Michael Jackson. Rod Temperton presse Quincy Jones de venir découvrir « un extraordinaire musicien africain de jazz ». Le service est lent. Quincy Jones ne veut pas sacrifier son dîner. Rod Temperton l’oblige à emballer son poulet, direction la salle de concert. « Ahuri, j’ai vu Quincy assis au premier rang croquer des os de poulet pendant mon concert », se remémore aujourd’hui Richard Bona. Depuis, les deux hommes cheminent ensemble, l’octogénaire ayant créé le Global Gumbo All-Stars, avec lequel ils se déplacent à travers le monde. Ils se sont produits devant le roi du Maroc, en Chine… seront prochainement à Londres, au Royal Albert Hall, et en Géorgie… Richard Bona ne s’interdit aucune scène du monde. « Certains ont essayé de me dissuader d’aller en Israël, par solidarité avec les Noirs maltraités. Si je devais refuser de jouer partout où les Noirs sont peu considérés, je ne me produirais nulle part ! » se défend-il.

Si je devais refuser de jouer partout où les Noirs sont peu considérés, je ne me produirais nulle part !

En 2016, Richard Bona donnera 115 concerts à travers le monde. Aucun dans son pays natal, où il n’est pas retourné depuis 2012. En 2015, il a refusé la médaille d’officier de l’ordre et de la valeur qui lui avait été décernée. « Je suis cohérent. Je suis américain et je l’assume. Aux personnalités camerounaises binationales d’en faire autant », lance-t-il. Explications : en 2012, Richard Bona voyage en compagnie d’un ministre camerounais. À Bruxelles, ce dernier sort un passeport de l’Union européenne ; le Cameroun ne reconnaît pourtant pas la double nationalité. Le musicien écrit au président de la République, pointant du doigt ce dysfonctionnement. Pas de réponse, mais, en retour, une distinction qu’il décline. Bona fulmine : « Si j’avais été égoïste, je l’aurais acceptée, ainsi que les honneurs qui l’accompagnent : un passeport diplomatique, par exemple. Je ne m’accommode pas de pareille injustice. La loi doit être la même pour tous : soit on l’applique, soit on l’abroge. »

Les silences coupables du président Biya

Depuis, il ne passe rien aux autorités camerounaises. Il dénonce les silences coupables du président, Paul Biya – « je n’ai pas peur de lui » –, au moyen de titres résonnant comme des ritournelles dans son nouvel album : « Essèwè Ya Monique », en hommage à la jeune femme morte en couches devant un hôpital de Douala, où une parente avait tenté une césarienne dans l’espoir de sauver ses jumeaux ; « Eva », pour une fillette démembrée, victime d’un crime rituel, avec une dizaine d’autres gamines. « Pour chaque victime américaine de tueries aux États-Unis, Barack Obama se déplace, adresse un mot de réconfort. Pourquoi Biya n’en ferait-il pas autant ? »

À ceux qui le somment de s’occuper des États-Unis, dont il est désormais citoyen, Richard Bona réplique : « Je suis né à Minta. Mon grand-père est le chef des Iwaras. Mon arrière-grand-père a chassé à Akoum, pêché à Ngonlè et à Terreh. J’ai fait de même, et mes petits-enfants aussi le feront. » Sur Facebook, certains lui reprochent son ingratitude envers « le Cameroun, qui lui a tout donné ». Bona rappelle qu’il n’a pas eu de guitare à lui avant l’âge de 22 ans. « Je les fabriquais. Quand nous avions la chance de jouer dans un bar, le soir, la police nous rackettait. C’était cela, ma vie au Cameroun, faite de menaces et de peur. Beaucoup la vivent encore, alors je me fais leur porte-parole », avance-t-il, plus que jamais déterminé. Ses détracteurs parient que « Bona cherche à “se faire voir”, dans la perspective d’un poste de ministre ». L’homme overbooké en rit. « Où trouverais-je le temps pour pareille mission ? » s’interroge-t-il, précisant qu’il est par ailleurs chef d’entreprise.

Bona, entrepreneur

Considéré comme un requin de l’immobilier new-yorkais depuis dix-sept ans, celui qui commercialise le café de sa fazenda brésilienne après s’être essayé à la restauration – sans grand succès – n’est pas peu fier de nous apprendre qu’il décline, sous sa marque Ninja, une large gamme de produits, des chaussures aux amplificateurs (Ninja Amplifire). Son club à Manhattan, le Bonafide, arrive en tête d’un classement des clubs de jazz new-yorkais établi par le site Yelp. Ce projet, Richard Bona aurait voulu le mener au Cameroun. « Mais difficile de trouver des personnes dignes de confiance. » Ce père de deux enfants, dont le cadet de 17 ans est mannequin chez Givenchy, a trouvé le moyen de donner un coup de pouce à d’autres artistes : un duo avec Charlotte Dipanda, dont il signe le texte, un autre sur le dernier album de Blick Bassy, l’accueil dans son studio picard de la Cap-Verdienne Lura. Richard Bona a entrepris des négociations pour l’ouverture d’un deuxième club Bonafide sur l’île Seguin, près de Paris. Il lorgne aussi du côté de Maputo, avec pour ambition la création d’un centre commercial. Cette fièvre entrepreneuriale, contractée auprès de Harry Belafonte, le bassiste la justifie par son désir de continuer à faire de la musique par plaisir, sans pression, sans le stress des ventes d’album, délivré du diktat des maisons de disques. Poursuivant son exploration des musiques du monde, il sortira en 2017 un album de flamenco, un genre où cohabitent les musiques d’Afrique du Nord et d’Afrique de l’Ouest, ainsi que d’Europe. Un nouveau groupe l’accompagnera, Camaron de la Frontera : « Je ne peux rester cinq ans avec la même formation. Je m’ennuierais. »


Le Cameroun, terre des bassistes

Dans les années 1960-1970, une poignée de bassistes africains se font remarquer. Claude François aime à travailler avec Manfred Long, que l’on retrouve sur le tube de Manu Dibango Soul Makossa (sélectionné aux Oscars à Hollywood en 1973). Tout comme Alhadji Touré, il impose sa griffe en Europe et aux États-Unis alors que Willy Nfor, décédé en 1998, est considéré comme l’un des plus grands bassistes du continent.

Des artistes qui croiseront Jeannot Dikoto Mandengue et Vicky Edimo. Cette génération aura nourri et inspiré Richard Bona, bien sûr, mais aussi Noël Ekwabi (décédé en 2012), Étienne MBappé, Guy Nsangué, Richard Epesse, André Manga, Gro Ngolle Pokossi, Hilaire Penda, les frères Armand et Roger Sabal-Lecco…Ces bassistes de talent ont acquis une renommée internationale et collaborent avec des musiciens et des chanteurs de tous les continents, naviguant souvent entre groupes, studios et carrière en solo. Leur lien ? Ils sont tous camerounais !

Une coïncidence qui n’en est sans doute pas une. Selon les spécialistes, la passion des Camerounais pour cet instrument à la tessiture grave tient à l’essence même des premières musiques urbaines nées à Douala et à Yaoundé au début du XXe siècle, l’ambas-baie et l’assicko, lesquelles ont contribué à façonner cette rythmique étonnante marquant le jeu de tous les bassistes camerounais. C.J.-Y.

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