juillet 28

Mots-clefs

Mode : « Donnons une chance à nos artisans »

Des entreprises de textile et des enseignes africaines ? Oui, c’est possible, explique Alphadi, le célèbre styliste nigérien. Qui plaide pour une plus grande implication de l’État togolais.

Le couturier nigérien Seidnaly Sidhamed, alias Alphadi, a participé à la première édition de « Pagne en fête », organisée du 25 février au 2 mars par la Chambre de commerce et d’industrie du Togo. Une manifestation destinée à promouvoir le tissu qui a fait la renommée du grand marché de Lomé, de ses Nanas Benz – et leur fortune. Il s’agissait aussi de rassembler les professionnels, les milieux d’affaires et les politiques pour relancer l’industrie textile togolaise.

Jeune afrique : Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette semaine consacrée au pagne, à Lomé ?

Alphadi : Cette initiative consiste à créer, à terme, des entreprises textiles ici, au Togo et, je l’espère, sur tout le continent. Tout ce qui est fait en ce sens devrait être encouragé. C’est la raison pour laquelle je suis venu assister à cet événement. Depuis des siècles, l’Afrique fabrique du kinté [tissu à base de laine], le bogolan [tissu de coton fait à partir d’argile, de feuilles et d’écorces] et d’autres tissus réalisés de manière traditionnelle.

Il y a une cinquantaine d’années, il y avait des usines en Afrique. Mais elles ont été délocalisées. Il faut maintenant les ramener sur le continent. Je souhaite que le gouvernement togolais s’implique directement dans cette tâche : il lui revient de donner l’impulsion nécessaire et d’attirer les investisseurs en créant un cadre légal favorable.

Pensez-vous qu’après trente ans de déclin le secteur puisse renouer avec la prospérité ?

Il y a une main-d’oeuvre disponible. Regardez toutes ces Togolaises, si travailleuses ! Elles peuvent être aussi productives que les Chinoises. Donnons une chance à ces artisans et l’industrie textile créera des emplois, contribuant ainsi à la lutte contre la pauvreté.

Il est également temps de développer nos grandes enseignes en Afrique. C’est la raison pour laquelle je suis en train de créer, au Niger, l’École supérieure de la mode et des arts, qui formera aux métiers de la mode ainsi qu’au management. Nous bénéficions du soutien de différents partenaires pour faire aboutir ce projet, parmi lesquels l’atelier Chardon-Savard [où le styliste a débuté], à Paris, qui nous aide à concevoir nos programmes.

Les grands groupes textiles européens sont bien implantés sur le marché. Comment les fabricants africains vont-ils pouvoir tirer leur épingle du jeu et se développer ?

Quand j’ai créé ma propre marque de pagnes, Alphadi, au Niger, cela n’a pas plu aux producteurs internationaux qui dominent le marché du textile… Ils vont devoir s’adapter. Je respecte ce que ces grandes marques ont réalisé, mais elles doivent comprendre que la richesse se partage. Il est regrettable que tout tourne autour de Vlisco [fabricant néerlandais de wax]. Il n’est pas normal que cette entreprise ait de telles parts de marché en Afrique [le groupe est l’un des plus anciens et des plus importants créateurs et producteurs de textiles pour l’Afrique de l’Ouest] et que les acteurs du continent n’en profitent pas. Ce groupe ne veut même pas envisager de créer des entreprises avec des manufacturiers africains !

Comment mieux défendre les intérêts des stylistes africains ?

En tant que président de la Fédération africaine des créateurs de mode, j’organise, généralement au Niger, le Festival international de la mode africaine, le Fima [créé en 1998], auquel s’associent les plus grands noms mondiaux de la mode. Notre objectif est de montrer que notre continent bouge. Il n’y a pas que les ressources naturelles telles que l’uranium ou le pétrole. L’Afrique a aussi des artistes et des créateurs qui peuvent l’enrichir.

Les autorités de nos pays doivent faire un effort, car la création ne peut se développer sans le soutien des politiques. Nous devons être capables de financer la culture, de développer notre industrie textile et le travail des créateurs… Les chefs d’État doivent en prendre conscience pour nous donner une chance de grandir.

Source : Jeuneafrique.com